"Carnet de bord"
Campagne océanographique MD 145 / KEOPS
à bord du Marion Dufresne


La Réunion 10 janvier 2005 / La Réunion 21 février 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Trente tonnes de matériel en route vers l’île de la Réunion.

D’ici le 10 Janvier la totalité du matériel nécessaire aux 50 scientifiques de la mission KEOPS doit avoir rejoint l’île de la Réunion (Océan Indien). La plus grande partie de ces équipements, navigue depuis le début du mois de décembre, à bord de navires porte-conteneurs partis de Marseille, du Havre, mais aussi d’Amsterdam et d’Australie. Quelques appareils n’ont pu être embarqués à temps puisqu’ils se trouvaient sur une autre campagne océanographique dans l’océan Pacifique. Ils sont donc expédiés par avion depuis le Chili. C’est également par avion que les scientifiques vont rejoindre leur port d’embarquement....

.....Rendez vous donc à la Réunion pour l’embarquement et une première visite du Marion Dufresne.


Les satellites observent pour nous .

Pendant les jours qui nous séparent encore du départ nous regardons attentivement les images fournies par les satellites d’observation de la couleur de l’eau. Elles montrent que la floraison des algues microscopiques que nous allons étudier (artificiellement colorée en rouge sur l’image) a déjà commencé autour des îles Kerguelen.


Mercredi 12 janvier 2005

Mercredi 12 janvier, 10h, le Marion Dufresne largue les amarres. Les côtes de l’île défilent sur bâbord avant de disparaître. Direction : Les Kerguelen ! La journée du 12, st consacrée à la poursuite de l’installation du matériel et aux premiers tests. Au cours d’un de ce test, un membre de l’équipage se blesse assez gravement à la main. Le Marion fait demi tour pour le déposer à la Réunion. En fin de soirée, La Réunion s’éloigne pour la deuxième fois.


Jeudi 13 janvier 2005

Le rythme de la vie à bord s’installe doucement, préparation des laboratoires, premiers prélèvements et mesures, réunions scientifiques, exercice d’évacuation du navire avec essai des combinaisons de survie… et apéritif d’accueil.

Il fait encore très chaud mais la température devrait très bientôt chuter. Il est maintenant 22h40. Notre position est 27°S-57°E. Cette nuit, nous changeons encore nos montres (arrives a La Réunion, il avait fallu avancer nos montres de 3h).Cette nuit, nous avançons nos montres d une heure supplémentaire.


Vendredi 14 janvier

Toujours cap au sud. Les premiers carnets de bord sont échangés entre les scientifiques et les écoles.

Extrait du message envoyé par Marc Souhaut à 2 écoles élémentaires de Castanet, près de Toulouse.

20°56' SUD
55°17' EST
Vendredi 14 janvier, 8h du matin (+ 4heures).
Salinité = 35.47g/kg d'eau de mer
Température (T°) extérieur = 23,3°C

Bonjour à tous,
Nous avons change de fuseau horaire dans la nuit, maintenant nous avons 4 heures d'avance par rapport à la métropole. Nous effectuons actuellement des prélèvements pour un autre programme (le programme :"OISO") pendant notre transit vers KERGUELEN. Le Marion Dufresne s'arrête en station et effectue des prélèvements d'eau. Le temps a change, nous avons perdu environ 10 degrés. Il y a des nuages gris dans le ciel. La mer est très calme, c'est bien car nous avons quelques collègues qui ont le mal de mer. Le navire avance à une vitesse moyenne de 15 noeuds. Un Noeud = un mille nautique par heure. Un mille nautique vaut 1852 mètres. Hier, j'ai installé vos dessins dans notre laboratoire. Il sera le plus beau…… "


Dimanche 16 janvier 2005 par 39°45 S; 64°37 E.
Les quarantième rugissants approchent doucement et la météo n’est pas optimiste. Des recommandations très strictes ont été données pour l’arrimage du matériel. Les premiers pétrels et albatros planent dans le sillage, mais la tempête annoncée se fait encore attendre.


Lundi 17 janvier.
Cette fois-ci le mauvais temps est la, ciel gris, vent force 8 a 9, grosse houle. Il est 7h30 certains prennent le petit déjeuner, d’autres dorment encore. Le Marion doit effectuer un demi tour pour s’arrêter et se mettre face au vent afin de faire quelques prélèvements. Tout le monde sent le bateau basculer une fois, deux fois, trois fois, l’amplitude est devenu telle que plus rien ne tient debout et c’est une pluie de vaisselle dans la salle à manger, un envol de papiers et d’ordinateurs dans le PC (salle de travail des scientifiques). Mais au bilan peu de dégâts. Juste un avertissement
Pas de doute, le Sud est là.
Demain matin nous serons à Kerguelen.


18 janvier 2005, arrivée à Kerguelen.

Lorsque le jour se lève, vers 4h30, les hauts sommets de Kerguelen défilent déjà sur tribord. Peu à peu la passerelle se remplit de visages encore un peu ensommeillés. Que l’on y vienne pour la première fois ou que l’on aie déjà abordé ces îles l’impression est toujours intense. Un dernier virage sur tribord et le Marion pénètre dans le Golfe du Morbihan pour se mettre en station à quelques encablures des bâtiments de la base de Port aux Français. Ici pas de quai, seuls les chalands et de petites embarcations permettent de faire le lien entre la terre et le bateau. Malheureusement le vent fort génère un clapot qui va rendre les opérations délicates.
Les scientifiques de KEOPS restent à bord ; pour poser le pied sur le sol il faudra patienter encore 4 semaines.

Vers 13h le Marion lève l’ancre, route vers la première station du programme à 100 milles nautique dans le sud est de l’île. Ce point a été choisi sur la base des images satellites reçues journellement, montrant une intense floraison de micro-algues. Quelques heures plus tard les premières mesures confirment le bon choix du site. Keops peut commencer.


Du 18 au 22 Janvier, début KEOPS

Les opérations de prélèvement s’enchaînent maintenant 24 h sur 24, séparées par de courts transits.
Un des instruments le plus utilisé est la " rosette " : Grand cylindre de métal équipé de 24 bouteilles qui peuvent être fermées à différentes profondeurs. Elle reste en permanence sur le pont et doit être solidement amarrée dans le mauvais temps. Une fois mise a l’eau et remontée, chacun vient y prélever ses échantillons, en racontant les dernières nouvelles du bord, ou bien perdu dans ses pensées.
Cette nuit, 22 janvier, 3h00, pluie, vent forcissant à 40 nœuds, mer devant forte avec vagues déferlantes le long du Marion, la rosette ne peut être mise à l’eau sans prendre de gros risques pour le matériel et l’équipage. Les opérations sont arrêtées en attendant l’accalmie.


Du 23 au 26 janvier,

La vie à bord est maintenant bien rythmée par les opérations à la mer, les analyses des échantillons, les reunions scientifques et les courtes periodes de transit.
Les temps de repos sont consacrés à se restaurer, à prendre un verre au bar, ou à quelques autres activités de détente, musique, badmington. bien sûr, chacun cherche aussi à préserver un petit moment pour le sommeil... pas forcément dans sa cabine comme cette nuit de veille en attendant une rosette qui n'en fini pas de remonter.

Aujourd'hui 26 le PC scientifique est au couleur de l'australie, fête nationale oblige. Le marion est station depuis 24 heures par 51°39 S et 78 °E, et nous roulons beaucoup dans une mer un peu chaotique, mais le soleil est là pour réchauffer un peu l'atmosphère dans la journée. L'eau de mer est devenue plus froide, 2°C en surface et sa température est en dessous de 0°C à 200m.


Du 27 au 31 Janvier.
La campagne est maintenant à mi parcours. Après avoir échantillonné les eaux pauvres en phytoplancton au sud-est du plateau nous sommes de retour dans des eaux riches. La photo 1 montre la différence entre les pêches de plancton dans les différentes zones. Les couleurs de la carte représentent la concentration en chlorophylle des eaux de surface mesurée à partir de deux satellites (en rouge les eaux riches, en bleu les eaux pauvres). Les points blancs sont les stations d’étude et le trait blanc le trajet déjà parcouru.


La forte différence observée dans la quantité de microalgue pourrait être liée à la présence ou à l’absence de fer dans l’eau. Mesurer la concentration en fer nécessite des précautions particulières pour éviter toute contamination par la présence du bateau.
Ainsi l’eau est prélevée par des bouteilles très propres installées sur un câble en kevlar. Le container situé tout à l’arrière du Marion semble plutôt commun, pourtant à l’intérieur se trouve un laboratoire " blanc ", ultra propre, où sont réalisées les mesures.


Les premiers résultats obtenus à bord excitent encore plus la curiosité de l’équipe scientifique, mais pour le moment la météo ne nous est pas favorable. Depuis hier 30 janvier nous sommes au cœur d’une très profonde dépression (953 hPa) qui génère des vents violents jusqu’à près de 100 km/h dans les rafales et de forte vagues. Il faut être patient et attendre encore peut-être la fin d’après midi de ce lundi pour reprendre la mise à l’eau des équipements de prélèvement.


Si le vent et les vagues ne font pas l’affaire des scientifiques ils font le bonheur des albatros. Sans un seul battement d’ailes, ils planent interminablement autour du Marion griffant la crête des vagues du bout de leurs immenses ailes à chaque virement. Différentes espèces se partagent le ciel et les vagues, l'albatros hurleur, l'albatros fuligineux, l'albatros à sourcil noir. Un spectacle dont on ne se lasse pas.
Le Marion attire aussi certains curieux, comme ce manchot qui aurait bien voulu monter à bord.


Du 1 au 5 février.

Après la violente tempête du 31 janvier, les activités ont enfin repris. Quatre heures du matin dans la nuit du 1 au 2, la rosette se trouve par 2000 mètres de fond lorsque l'ordre est donné par la passerelle, de remonter directement à bord pour une mise en route immédiate vers Kerguelen. L'état de santé d'un collègue australien s'est brusquement dégradé et il faut l'évacuer vers la base de port au francais pour des examens complémentaires et dispenser les soins appropriés. Vers 11h00 le Marion pénètre donc pour la deuxième fois dans la baie du Morbihan. Le temps est exceptionnellement calme et ensoleillé dévoilant le plus haut sommet de l'île, le mont Ross . Vers midi l'évacuation a lieu, une collègue australienne va rester sur l'île avec le malade, tandis que nous repartons vers le large. Nous sommes à nouveau au travail à 21h30.


Depuis la météo se montre clémente. Ce temps calme engendre une brume froide et dense qui entoure très souvent le Marion depuis plusieurs jours. Les derniers mouillages ont été réalisés, en particulier la mise à l'eau des pièges à particules. Ces grands entonnoirs vont rester quelques mois à plusieurs centaines de mètres sous la surface pour collecter les particules qui chutent vers le fond. Ils seront relevés lors d'un prochain voyage.
Apres 3 semaines de campagne intensive, la bonne humeur et l'enthousiasme règne toujours dans les laboratoires, même si parfois visages ou attitudes semblent laisser percevoir quelques signes de stress ou de fatigue.
Devant nous la dernière semaine de campagne avant le retour à Kerguelen le 14 Février.

 

 


Du 6 au 11 Février.

9h le 6 février, un écho apparaît sur le radar du Marion. Quelques heures plus tard un point grossi rapidement dans le sud est. Un navire de pêche australien. Etrange rencontre au milieu d’un océan quasi désert. En fait nous travaillons non loin de l’île Heard appartenant l’Australie et nous sommes donc la zone d’exclusivité économique de ce pays. Ce pêcheur vient contrôler que nous ne sommes pas des pêcheurs clandestins et que nous avons l’autorisation pour se trouver dans cette zone. Vérification faite il s’éloigne rapidement tandis que pendant les jours suivants nous poursuivons notre route entrecoupée de stations vers l’île. Le vent a molli mais le temps est froid. Dans la nuit du 7 au 8, les grains de neige nous accompagnent. En soirée du 8, nous sommes à portée de radar de l’île, le vent souffle à 30 noeuds et la mer bouillonne de manière chaotique sur les hauts-fonds. Nous décidons de déplacer la station de quelques miles pour trouver l’abri de Big Ben, le grand volcan de l’île qui culmine à 2800m. Dans la nuit, deuxième fortune de mer de la campagne, un câble passe à nouveau dans l’hélice du Marion et la pompe qu’il retenait sombre par 200m de fond. Au petit matin, dans une atmosphère lourde, nous quittons la station. De Heard nous n’aurons vu que quelques petits lambeaux de côtes rapidement avalés par la brume. Nous mettons le cap sur KERFIX, station située à 50 milles dans le sud ouest de Kerguelen. Le vent et la houle sont contre nous, le Marion doit limiter sa vitesse à huit noeuds pour atténuer la violence des chocs. 24 heures d’un transit pénible.


Lors de la campagne de gros efforts ont été fait pour mieux connaître les propriétés des particules de matière qui chutent vers le fond. En plus de pièges à particules (voir carnet de bord 6), nous avons utilisés des pompes in situ qui, immergées en profondeur, filtrent directement plusieurs centaines ou millier de litres d’eau. En surface les organismes vivants sont pêchés avec des filets puis observés au microscope (photo ci-contre micro algue " géante " : la diatomée Thalassiothrix antarctica). Le matériel qui atteint le fond est aussi étudié grâce au carottier multitube qui prélève des cylindres de sédiment appelés carotte. Ces carottes sont ensuite analysées, soit directement à bord soit stockées pour une analyse ultérieure au laboratoire.
L’équipe s’est aussi accordée une petite récréation à l’occasion du mardi gras…


13 février

13 Février 13h30, le dernier appareil mesurant la pénétration du rayonnement ultra violet dans les eaux de surface sort de l’eau terminant ainsi l’échantillonnage de la campagne KEOPS. Il fait un temps de curé comme disent les marins. Une mer plate et un soleil éclatant comme nous n’en n’avons jamais eu pendant la campagne. Route sur Kerguelen, dans le soleil couchant apparaissent les hauteurs de l’île. Le lendemain, dès 5h30, les premiers courageux débarquent en zodiac près de la pointe Molloy pour une longue randonnée en direction de la base située à une dizaine de kilomètres….quel plaisir de se dégourdir les jambes et de flâner après toutes ces semaines en mer.
Kerguelen sous le soleil. Manchots, cormorans, éléphant de mer. Un grand souvenir pour tout le monde. La pureté de l’air est fatale à de nombreux visages qui rentrent sur le bateau couverts de coups de soleil…pire que sous les tropiques.


A 17h le Marion reprend sa route vers l’archipel de Crozet que nous atteignons le 18 au petit matin. L’escale est brève et nous restons à bord en observant la multitude de manchots qui entourent le bateau. Vers midi le cap est mis au nord. L’au revoir avec l’océan austral est paisible à l’image de l’île de l’Est. Sur le chemin du retour les premiers bilans scientifiques sont tirés. La campagne est un réel succès. Il faut maintenant remettre tout le matériel en caisse, écrire les rapports, de quoi occuper les quelques jours qui séparent de l’arrivée à la Réunion. Ce sera pour la nuit du 22 au 23.